Les données du problème sont ridiculement simples :
1) Vous avez raison.
2) Les autres ont tort.
Question : Qu'allez-vous faire ?
A) Vous vous tâtez longuement.
B) Idem point a.
C) Idem point b.
D) idem point c.
(Note : pour la suite, nous ignorerons ces quatre premiers points qui ne servent qu'à faire durer le suspens, ou le plaisir, c'est selon.)
E) Vous vous ralliez à l'opinion générale, abdiquant votre lucidité au profit de l'obscurantisme ambiant.
F) Vous tentez de convaincre l'ennemi, au risque d'y laisser des plumes.
G) Vous ne dites rien, mais vous n'en pensez pas moins !
Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois, dit-on. Quelle blague ! Rien de plus qu'un dicton populaire destiné à endormir les esprits chagrins. Un peu comme "il ne faut pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué". Ridicule ! Qu'est-ce qui a le plus de valeur, la vie de l'ours ou le fait de vendre sa peau ? Si vous pensez que c'est la vie de l'animal, alors vous devez convenir qu'il vaut mieux, au contraire, conclure au préalable la vente de sa peau et ensuite trucider et dépiauter le plantigrade. Ainsi, vous êtes sûr de ne pas rester avec une pelisse invendable sur les bras, après avoir inutilement bousillé une vie. Par contre, si vous pensez que l'acte commercial est plus important que la vie, alors votre cas est décidément plus grave qu'il n'y paraît. Mais trêve de bavardages, revenons à notre problème. Donc, vous avez raison et les autres ont tort. Pourquoi ? Plaçons-nous en situation. Pour cela, n'oublions pas que nous nous trouvons au cœur d'une histoire fantastique et surréaliste.
À l'aube du troisième millénaire après J-C (Jef Cudjat, bien entendu), les humanoïdes de la troisième planète d'un système solaire très banal étaient tous devenus fous ! Tous ? Non ! Un seul résistait encore et toujours à l'envahisseur. En l'occurrence, perfide, insidieuse, portée par ses cohortes de délires et ses centuries de déraison : la folie !
Un seul, voilà qui est bien peu, me direz-vous. Certes, mais c'était néanmoins assez pour que l'offensive ne passât point totalement inaperçue. Pourquoi celui-là fut-il épargné ? Sans doute fallait-il voir là le résultat d'une mutation saugrenue, un cas malheureux sur six à sept milliards. Quant au déferlement soudain de cette folie, il avait pour origine l'incommensurable bêtise collective enkystant cette communauté. Ces êtres passablement intelligents avaient inventé quantité de moyens de télécommunications utilisant les ondes zhertiennes. Or, cet engouement pour les télécommunications satura très vite l'atmosphère d'un brouillard invisible, inodore, insipide, mais néanmoins terriblement déstructurant, car composé d'ondes porteuses d'informations pas toujours très fraîches. Bien sûr, les savants de cette planète assurèrent qu'une exposition même prolongée aux émissions d'ondes zhertiennes modulées, n'était absolument pas dangereuse pour la santé. Selon eux, ces radiations étaient bien trop faibles pour interagir avec l'organisme. D'ailleurs, ils ne cessaient de répéter que ces ondes existaient depuis bien longtemps de façon naturelle, générées par la planète, le soleil, les corps célestes et le cosmos, et que tous baignaient dedans depuis l'aube des temps. Mais ils omirent d'ajouter que, jusqu'ici, ces ondes naturelles n'avaient jamais été modulées de façon à transporter le magma d'absurdités généré par l'esprit humain.
Quoi qu'il en soit, ils devinrent tous fous, progressivement, insidieusement, en seulement deux ou trois générations. Autrement dit, personne ne se rendit compte de rien. Même les experts psychiatres, même les philosophes les plus lucides, touchés comme n'importe quel quidam, voire même plus vite que n'importe qui en raison de leur propre fragilité psychologique, ne virent pas le phénomène s'installer. Un seul individu, notre unique résistant, comprit clairement ce qui se passait ! Pour la commodité de notre récit, nous l'appellerons F. Araday.
Donc, monsieur F. Araday (derrière cette anagramme se dissimule en réalité le sieur Ray Fada qui, pour les connaisseurs, n'est autre que le pseudonyme d'un auteur de nouvelles fantastiques bien connu dont nous respecterons ici l'anonymat), échappa miraculeusement au fléau qui précipita la totalité de ses contemporains dans la vésanie. (Vésanie = un des multiples synonymes de folie.) À présent, observons Araday en plein exercice de persuasion. Mieux, mettez-vous à sa place !
Araday : Mais vous êtes tous fous ! Les autres : C'est toi qui a un problème, ducon ! Araday : Mais puisque je vous dis que vous êtes tous fous ! Je le vois bien, moi, que vous êtes tous fous! Les autres : Mais faites-le taire, par Toutatis ! (sous-dieu local).
Pauvre Araday, pauvre vous-même ! Camisole, piqûre calmante, douche glacée, psychotrope, électrochoc, hypnose et bilboquet, promenade dans le parc, entonnoir sur la tête, retrait du permis de conduire et déchéance des droits civils et politiques...
Mais n'ayez aucun regret. Vous avez fait votre possible. Les autres n'ont rien voulu entendre. C'était prévisible puisqu'ils sont fous à lier ! Néanmoins, vous voilà à l'asile à leur place, un comble ! " Légère crise de paranoïa passagère ", déclarent de doctes savants après vous avoir sommairement examiné. Petite cure de sommeil, nouvel examen et, comme vous êtes assez malin pour vous jouer de ces prétendus experts en folie fous à lier, vous voilà libre à nouveau. Libre de devenir aussi fou que les autres ! Car, ne l'oubliez plus, si vous vous obstinez à vouloir les convaincre, ce sera le retour illico derrière les hauts murs bardés de tessons tranchants. Camisole, piqûre calmante, douche glacée, etc...
Alors que pouvez-vous faire ? Pourquoi ne pas aller faire un tour dans les rues commerçantes de la grande ville, où vous pourrez ruminer ce sort mauvais qui fait de vous le dernier Prométhée, incompris et ridicule, d'une humanité désinvolte ? Autour de vous, les autres, les fous, vaquent à leurs occupations comme si de rien n'était. Par le plus grand des hasards, vous passez devant la devanture d'un bouquiniste. Vous jetez un coup d'œil distrait aux ouvrages artistiquement disposés dans la vitrine. Un livre attire irrésistiblement votre attention. Son titre, évocateur entre tous, vous offre la solution. " Petit manuel de santé mentale en 10 leçons ". Merveilleux ! Vous allez pouvoir vous adapter, autrement dit devenir fou, comme les autres. Et pour une somme très modique, ce qui ne gâte rien. De retour chez-vous, vous dévorez ledit manuel (au figuré, évidemment) et vous vous dépêchez de mettre en pratique les exercices qui terminent chaque leçon.
Rien ne fonctionne ! C'était couru d'avance. Ce genre de livre, en vérité, ne fait jamais que la fortune de son auteur. Bref, une belle arnaque ! De la même veine que "Méthodes infaillibles pour gagner au loto". Quel véritable gagnant serait assez stupide pour écrire un tel livre ? Vous qui, a contrario, comptiez devenir fou avec les formules magiques de santé mentale de ceux qui le… qui ne le… enfin vous m'avez compris, vous en êtes maintenant pour vos frais ! Vous êtes toujours aussi lucide qu'avant, et toujours aussi seul face à l'incohérence ambiante. Rageur, vous revendez le livre aux puces, non sans l'avoir annoté préalablement à l'encre indélébile de quelques formules bien senties.
Faisons le point : vous n'avez aucun moyen de convaincre les autres de leur état de folie et de votre équilibre mental. Et pas moyen non plus de devenir comme eux. Alors, n'est-ce pas, le doute s'empare de vous !
Le doute ! Il est bien difficile de trouver une image poétique pour ce personnage-là ! Quand un gros doute s'empare de vous sans crier gare, quand il vous pénètre et se met à limer consciencieusement votre entendement, alors votre raison vacille et, bientôt, vous ne savez plus à quoi vous agripper, ou à quel saint vous vouer, c'est selon. Mais cela ne dure pas. Moins puissant qu'il n'était au départ, le doute se retire sur la pointe des pieds. S'il a pu un temps vous faire vaciller, dès qu'il se retire, vous retrouvez votre équilibre premier. En l'occurrence, si vous vous en souvenez, cette situation initiale qui n'est autre que la vôtre par procuration dans la peau de Ray Fada, pseudonyme d'un auteur de nouvelles fantastiques dont nous conserverons néanmoins l'anonymat, lequel pseudonyme n'est par ailleurs qu'une anagramme élaborée à partir du nom du personnage imaginaire F. Araday, héros d'une histoire inventée pour faciliter la compréhension de cet exercice. Est-ce assez clair ? Pour résumer, vous n'êtes toujours pas plus fou qu'avant. Vous n'avez convaincu personne, mais maintenant vous savez que vous ne le pourrez jamais. |